Droit commercial les sûretés fédérales 2000


VIII. LES SÛRETÉS ET LES GARANTIES NON CONSENSUELLES ISSUES DE LA LÉGISLATION FÉDÉRALE

Contrairement à une sûreté créée aux termes d’une loi provinciale relative aux sûretés mobilières, une sûreté ou une garantie non consensuelle est issue d’une loi et non d’une convention intervenant entre les parties contractantes. La sûreté ou la garantie non consensuelle, selon le cas, crée un droit grevant les biens d’un débiteur afin de garantir le paiement d’une créance. Un sommaire des dispositions des lois et règlements adoptés par le gouvernement fédéral et établissant des sûretés ou garanties non consensuelles apparaît à l’annexe H du présent document.

A. Dispositions législatives et réglementaires

Plusieurs lois fédérales ont pour effet de créer des sûretés et des garanties non consensuelles.

En vertu de la Loi sur la taxe d’accise, le ministre peut accepter une garantie, d’un montant et d’une forme acceptables pour lui, du paiement d’un montant qui est à verser ou à payer, ou peut le devenir en vertu de cette loi. L’article 316 de la loi autorise le ministre à émettre un certificat, en guise d’attestation, qui peut par la suite être enregistré auprès de la Cour fédérale, lequel a alors les mêmes effets qu’un jugement de cette cour contre le débiteur. De plus, l’article 317 propose un mécanisme permettant la saisie-arrêt de sommes dues au débiteur. Grâce à cette saisie-arrêt, les sommes d’argent ainsi dues deviennent la propriété de Sa Majesté. Par ailleurs, l’article 222 de la loi établit une fiducie présumée semblable à celle prévue à l’article 227 de la Loi de l’impôt sur le revenu. Le projet de loi C-24, récemment déposé au Parlement, vise à harmoniser les dispositions en matière de fiducie présumée prévues à Loi sur la taxe d’accise avec celles de l’article 227 de la Loi de l’impôt sur le revenu.

Plusieurs dispositions de la Loi de l’impôt sur le revenu (LIR) créent des mécanismes imposant des sûretés non consensuelles. Ces sûretés issues des garanties sur les biens d’un débiteur, sont notamment prises lorsqu’un débiteur a omis d’effectuer ses remises de retenues à la source (c.-à-d., l’impôt ) au ministre. En vertu de l’article 223, le ministre peut obtenir et enregistrer un certificat attestant des montants payables en vertu de la LIR. Une fois enregistré, il a alors le même effet que s’il s’agissait d’un jugement rendu par la Cour fédérale contre le débiteur. Ce même article prévoit également qu’un bref peut être émis sur la foi de ce certificat en vue de grever d’une charge un bien mobilier ou immobilier du débiteur. L’article 223 ne crée pas en soi une « sûreté non consensuelles »; on qualifie souvent les dispositions de cet article comme équivalant à un « jugement prévu à la loi » ou encore à un « privilège prévu par une loi ». En fait, cette disposition sert à créer un « avantage procédural » au profit du ministre, lequel n’étant pas alors obligé d’entreprendre des procédures pour obtenir un jugement de la Cour fédérale. Par conséquent, l’article 223 s’applique de concert avec les articles 224 et 227 LIR.

L’article 224 LIR est essentiellement au même effet que l’article 317 de la Loi sur la taxe d’accise, en ce qu’il établit également un mécanisme de saisie-arrêt.En vertu de l’article 224, si un débiteur omet d’effectuer les versements des montants payables à la Couronne (par, exemple, les retenues à la source de ses employés), le ministre peut exiger que les paiements devant être faits par une autre personne au débiteur soient versés au receveur général à la place. Tout comme en vertu de Loi sur la taxe d’accise, l’effet de la saisie-arrêt en vertu de cet article est de faire en sorte que les montants deviennent la propriété de Sa Majesté. De plus, l’article 224 permet de recueillir les montants qui seraient autrement payables au débiteur fiscal, sous réserve de la garantie de la Couronne à leur égard.

L’article 227 LIR établit une « fiducie présumée » à l’égard des montants qu’un débiteur fiscal est tenu de déduire ou de retenir des montants en vertu des dispositions réglementaires prises en application du paragraphe 153(1) LIR. Cette fiducie est établie peu importe que le débiteur ait retenu ou non les montants payables aux termes de la LIR, et ces montants sont détenus par priorité sur les garanties autres que celles qui sont « visées par règlement ». Ces garanties « visées par règlement » font maintenant l’objet de précisions plus détaillées dans les dispositions réglementaires prises en vertu de la LIR.

L’article 23 du Régime de pensions du Canada établit également une fiducie présumée semblable à celle prévue à la LIR, tout comme l’article 86 de la Loi sur l'assurance-emploi, en vertu desquels les montants non versés et payables en vertu de ces lois sont réputés détenus en fiducie pour le compte de Sa Majesté. En outre, l’article 126 de la Loi sur l'assurance-emploi prévoit également un mécanisme de saisie-arrêt.

En vertu du Règlement sur la garantie à l’égard des dettes dues à Sa Majesté, le ministre est habilité à percevoir ou recouvrer toute créance due à Sa Majesté. Le ministre est également autorisé à signer et à remettre, une fois la créance payée, en totalité ou en partie, une quittance à l’égard des biens pris en garantie du paiement de ladite créance.

L’article 13 de la Loi sur la radio et l’article 74.1 de la Loi sur les télécommunications prévoient que, lorsqu’une personne est trouvée coupable de certains types d’infractions en matière de radiocommunication ou de télécommunications, les dispositifs à l’égard desquels ou avec lesquels l’infraction a été commise peuvent être saisis par la Couronne. En vertu de ces dispositions, la Couronne est tenue de publier un avis de la saisie dans la Gazette du Canada. Une fois cet avis publié, toute personne qui prétend détenir un droit à l’égard du dispositif saisi, à titre de propriétaire, de créancier hypothécaire, de titulaire d’un privilège ou de tout droit semblable, peut présenter une requête à une cour supérieure compétente afin d’obtenir une ordonnance déclarant que son droit dans le dispositif n’est pas affecté par la saisie, et déclarant la nature et la portée de son droit ainsi que le rang de ce droit par rapport aux autres droits à l’égard de ce bien. De plus, le tribunal peut ordonner que le dispositif soit livré à une ou à plusieurs personnes, selon le cas, qui selon le tribunal jouissent d’un droit à l’égard du bien en cause, sinon qu’un montant équivalant à la valeur des droits de chacun des titulaires de tels droits leur soit versé.

Bien que les commentaires émis au présent chapitre ont surtout visé les dispositions de la Loi de l’impôt sur le revenu, ils sont tout aussi pertinents quant aux dispositions citées de la Loi sur la taxe d’accise, le Régime de pensions du Canada, la Loi sur la radio et la Loi sur les télécommunications.

B. La Loi de l’impôt sur le revenu, la Loi sur la taxe d’accise et la fiducie présumée

L’établissement d’un fiducie présumée soulève certaines questions quant à la mesure dans laquelle la fiducie présumée de la Couronne peut prendre un rang prioritaire par rapport aux autres sûretés. Par exemple, dans quelle mesure la Couronne peut-elle ainsi prétendre occuper un rang prioritaire par rapport à la masse d’un failli (à l’égard de retenues à la source non versées), en présence d’autres créances qui ont également été enregistrées par leurs titulaires respectifs? Depuis toujours, le régime juridique visant les sûretés et garanties tant consensuelles que non consensuelles a fait l’objet de vives critiques en raison de l’incapacité de ce régime à définir de manière non équivoque les modalités permettant de résoudre le conflit entre la priorité de rang à accorder à une fiducie présumée par rapport à une sûreté consensuelle.

De plus, les dispositions relatives aux fiducies présumées ont également évolué au fil des ans. Par le passé, en vertu du principe de la fiducie présumée, l’employeur était présumé détenir les montants perçus en fiducie pour Sa Majesté. Or à l’époque, les dispositions pertinentes ne précisaient pas que les montants ainsi perçus constituaient une fiducie présumée, peu importe que les montants en cause soient détenus ou non de façon séparée. Par conséquent, si le contribuable avait omis de tenir le montant payable séparé de ses propres fonds et en fiducie, la Couronne se trouvait dans une situation où elle devait prétendre être titulaire d’un droit à l’égard d’un compte en fiducie qui n’existait pas dans les faits. Par ailleurs, les retenues fiscales sont souvent effectuées sous la forme d’une écriture comptable, et donc les montants retenus demeurent fictifs car, règle générale, aucun montant n’est effectivement transmis au receveur général dès son inscription aux livres.

Pour remédier à cette situation, le Parlement a adopté une autre version des articles 227(4) et 227(5) de la LIR, prévoyant cette fois que toute personne qui déduit ou retient un montant en vertu de cette loi est réputée le détenir en fiducie pour Sa Majesté, séparé de ses propres biens et ne formant pas partie du patrimoine visé par la liquidation, cession, mise sous séquestre ou faillite, que ce montant ait été ou non, en fait, tenu séparé des propres fonds de la personne ou de son patrimoine. Dans l’esprit du législateur, ces précisions avaient pour objet de rendre le régime plus transparent et moins ambigu en ce qui concerne la priorité des droits.

L’arrêt Banque Royale du Canada c. Sparrow Electric Corp. a fait jurisprudence en se prononçant sur la question de la priorité des sûretés entre une fiducie présumée et une sûreté consensuelle. Dans cette affaire, la Banque prétendait que sa garantie primait sur la fiducie présumée de la Couronne (établie aux termes de l’article 227 LIR), sa Convention générale de garantie et sa garantie en vertu de la Loi sur les banques ayant été établies à une date antérieure. En première instance, le tribunal a statué que la fiducie présumée de la Couronne jouissait d’un rang prioritaire par rapport à la Convention générale de la Banque et également par rapport à sa garantie en vertu de la Loi sur les banques. La Cour d’appel de l’Alberta, saisie du pourvoi en appel, a quant à elle statué que la sûreté en vertu de la Loi sur les banques primait par rapport à la fiducie présumée, et n’a émis aucune opinion quant au rang de la Convention générale de garantie.

Dans la décision rendue à la majorité par la Cour suprême du Canada, celle-ci a statué que la fiducie présumée établie en vertu de l’article 227 LIR était assujettie à la sûreté en vertu de la Loi sur les banques. Au nom de la majorité des juges, le juge Iacobucci a affirmé :

« La présomption n'est donc pas un moyen de supprimer une garantie existante. Elle permet plutôt de retourner en arrière pour chercher un élément d'actif qui, au moment où l'impôt est devenu exigible, n'était pas assujetti à une garantie opposée. Bref, la disposition en matière de fiducie réputée ne peut s'appliquer que s'il est préalablement déterminé qu'il existe des éléments d'actifs libres de toute charge qui peuvent faire l'objet d'une fiducie réputée. »

Dans l’affaire Sparrow, les stocks en inventaire étaient déjà assujettis à la garantie donnée à la Banque au moment où l’impôt est devenu payable, et n’étaient donc pas libres de tout privilège. Par conséquent, la fiducie présumée au bénéfice de la Couronne ne pouvait avoir préséance par rapport à la garantie détenue par la Banque.

La Cour suprême conclut sa décision en affirmant que les tribunaux ne devraient pas intervenir à l’égard d’une convention générale de garantie (un contrat de grande importance sur lequel les institutions prêteuses se fondent pour consentir du financement), à moins qu’une loi autorise de façon expresse une telle intervention. La cour a ainsi invité le Parlement à légiférer à cet égard en employant des termes plus clairs et non ambigus. Ainsi, le juge Iacobucci a affirmé :

« Cela ne veut pas dire, toutefois, que le législateur fédéral ne pourrait pas légiférer autrement. Celui-ci a montré qu'il sait comment revendiquer la priorité de rang sur des garanties opposées. Voir Alberta (Treasury Branches) c. M.R.N.; Banque Toronto-Dominion c. M.R.N., [1996] 1 R.C.S. 963, à la p. 975. Tout ce qui est nécessaire pour devancer un privilège fixe et spécifique est un langage clair en ce sens. » (à la page. 431)

« Finalement, je tiens à souligner qu'il est loisible au législateur d'intervenir et d'accorder la priorité absolue à la fiducie réputée. Le paragraphe 224(1.2) LIR illustre clairement comment cela pourrait se faire. Cette disposition attribue à Sa Majesté certaines sommes «malgré toute autre garantie au titre de ce[s] somme[s]», et prévoit qu'elles «doi[vent] être payée[s] au receveur général par priorité sur toute autre garantie au titre de ce[s] somme[s]». Pour obtenir le résultat souhaité, il suffit d'utiliser des termes aussi clairs. » (à la page 432)

Le 18 juin 1998, le Parlement a donc adopté d’autres modifications à la Loi de l’impôt sur le revenu,ces nouvelles dispositions s’appliquant de façon rétroactive au 15 juin 1994. L’intention du législateur était alors de clarifier la priorité accordée au rang des droits de Sa Majesté relativement à certains types de cessions de stocks. En somme, les nouvelles dispositions ont pour effet d’accorder un rang prioritaire à la fiducie présumée par rapport au rang des privilèges et garanties des créanciers antérieurs, sauf à l’égard des charges grevant des biens immobiliers. Ces nouvelles dispositions précisent que toute personne qui déduit ou retient un montant en vertu de la LIR est réputée ce faire nonobstant toute garantie, tel montant étant également réputé détenu en fiducie et ce, nonobstant toute autre loi. La fiducie présumée est en outre de portée limitée, visant uniquement les retenues à la source impayés à l’égard de salaires et seulement le montant principal du montant impayé. Par ailleurs, la jurisprudence était à l’effet que Revenu Canada ne pouvait constituer une fiducie présumée à l’égard des intérêts courus et des pénalités. Aussi, en vertu de ces dispositions, le montant détenu en fiducie devait ainsi être détenu, à compter du moment où le montant a été déduit ou retenu, de façon séparée des propres fonds de la personne qui les détient ou des éléments de son patrimoine. Ces montants sont également être la propriété effective de Sa Majesté, nonobstant toute garantie dont ils sont grevés.

Malgré les tentatives du Parlement visant à rendre plus explicites les règles en matière de priorité en ce qui concerne les fiducies présumées et les sûretés et garanties consensuelles, il semblerait que les nouvelles dispositions ne soient pas encore à toute épreuve. Ainsi, la Cour suprême de la Colombie-Britannique fut récemment appelée à se prononcer au sujet de l’application des articles 227 et 224 de la Loi de l’impôt sur le revenu, dans l’arrêt Royal Bank of Canada v. Tuxedo Transport Ltd. Le tribunal devait décider si les dispositions relatives au rang prioritaire des créances et à l’établissement d’une fiducie présumée prévues aux articles 227(4) et 227(4.1) LIR s’appliquaient aux créances comptables futures. Le juge Burnyeat, après avoir analysé les articles pertinents de la LIR, affirme « [t]he clear intent of those provisions is that it is only property in existence which is subject to the trust in favour of Her Majesty ». Il conclut donc que, puisque les créances comptables n’existaient pas au moment où les montants à payer au titre de l’impôt sont devenus payables, ces créances futures ne pouvaient être assujetties à une fiducie au bénéfice de Sa Majesté. Le juge Burnyeat énonce son raisonnement en poursuivant « … [i]t would not be possible for the debtor or secured creditor to hold that which does not exist from the time the amount was deducted or withheld ». En somme, le tribunal a interprété de façon rigoureuse les dispositions visant l’établissement d’une fiducie présumée, statuant que la fiducie présumée ne pouvait s’appliquer à des biens acquis ultérieurement.

Bien que la cause ait été portée en appel devant la Cour d’appel de la Colombie-Britannique, la perspective adoptée par le juge Burnyeat a également été adoptée récemment par la Cour du Banc de la Reine de la Saskatchewan. Dans l’affaire First Vancouver Finance v. Canada (Minister of National Revenue - M.N.R.), le juge Wimmer devait décider si les dispositions en matière de fiducie présumée s’appliquaient à des montants payables en vertu de comptes vendus à une entreprise d’affacturage. En l’occurrence, la société First Vancouver Finance avait acquis à escompte les comptes clients de la compagnie Great West, devenant ainsi « propriétaire » des créances en litige. Par ailleurs, la société Great West devait diverses sommes à Revenu Canada au titre de retenues à la source non versées et de la taxe sur les produits et services. Le ministère tenta d’obtenir par saisie-arrêt les montants versés par les clients de la compagnie Great West à la société First Vancouver Finance conformément à la convention d’affacturage. En statuant à cet égard, le juge Wimmer s’exprima ainsi :

«The Great West delinquencies in respect of payroll deduction remittances referred to in Revenue Canada’s Requirment to Pay arose and were assessed prior to the time when those Canada Safeway invoices [a Great West customer] which were assigned by Great West to First Vancouver came into existence. The accounts were “after acquired property” and not, according to Mr. Justice Burnyeat, subject to the deemed trust. »

Bien que cette décision vienne confirmer l’à propos de recourir au principe des « biens acquis subséquemment » telle qu’appliquée dans l’arrêt Tuxedo, il reste à voir si d’autres incertitudes surgiront dans la foulée de cette dernière tentative du Parlement afin d’assurer la primauté de ses garanties fiscales par rapport aux autres sûretés. De plus, les dispositions de l’article 222 de la Loi sur la taxe d’accise établissent également une fiducie présumée, mais le libellé de ce texte est encore semblable au libellé des dispositions correspondantes dans la Loi de l’impôt sur le revenu telles qu’elles existaient avant l’arrêt Sparrow, et elles ne sont donc pas considérées comme pouvant réellement être opposables aux droits d’un créancier garanti en vertu d’une cession de droits dans des biens.

C. La saisie-arrêt avec droit de préséance aux termes de Loi de l’impôt sur le revenu et de la Loi sur la taxe d’accise

Tant en vertu de l’article 224 LIR que de l’article 317(3) LTA, Revenu Canada est autorisé à émettre une lettre, communément appelée une « demande de paiement », exigeant notamment le versement au ministère des sommes payables au titre des comptes clients du débiteur fiscal. Il est de plus prévu à cet article que la somme doit être payée par priorité sur toute autre garantie au titre de cette somme, d’où leur appellation de « saisie-arrêt avec droit de préséance ». Une telle demande de paiement émise en vertu de la LIR est valable pour une période d’une année, alors que celle émise aux termes de la LTA ne vaut que pour une période de 90 jours; les modifications proposées à cet égard vont dans le sens d’étendre cette période à une année également pour la LTA. Malgré le fait que les demandes de paiement ne visent normalement que les comptes clients, Revenu Canada est habilité à transmettre une lettre de saisie-arrêt à toute institution prêteuse qui s’apprête à avancer des fonds à un débiteur fiscal, même si la créance de l’institution est garantie.

L’incertitude quant aux dispositions en matière de saisie-arrêt prévues dans ces textes réside principalement dans l’interprétation à donner à la définition du terme «garantie». Cependant, il est généralement admis en droit que dans le cas d’une faillite, une cession de créances comptables n’a pas priorité en présence d’une demande paiement transmise conformément au paragraphe 224(1.2) LIR ou au paragraphe 317(3) de la Loi sur la taxe d’accise.

La Cour suprême du Canada a statué que la saisie-arrêt dite avec droit de préséance, soit en vertu de la LIR ou de la LTA, ne prime pas par rapport à une cession générale de comptes clients absolue et inconditionnelle (dont les comptes consentis à l’affacturage). Ainsi. Dans l’arrêt Alberta Treasury Branches c. Canada (Ministre du Revenu national - M.R.N.), la Cour statua majoritairement à l’effet que l’expression «créancier garanti» dans ces lois ne vise pas les personnes qui ont la propriété absolue d'un bien. Par conséquent, en l’instance la cession générale de créances comptables a été considérée comme étant une garantie continue, et non une cession absolue (et le titulaire fut alors réputé être un créancier garanti). La Cour suprême a de plus conclu qu’une cession générale de créances comptables constituait une garantie.

Dans l’arrêt First Vancouver Finance, le tribunal avait par ailleurs conclu qu’une demande de paiement ne primait pas par rapport à des comptes clients consentis à l’affacturage (ou vendus) avant la réception d’une demande de paiement. Par contre, la demande de paiement avait priorité par rapport aux comptes consentis à l’affacturage après sa réception.

Le paragraphe 317(3) LTA et le paragraphe 224(1.2) LIR se distinguent notamment en ce que la disposition de la LTA n’est pas faite sous réserve de l’application de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Il en résulte donc que les créances fondées en vertu de la Loi sur la taxe d’accise (soit la TPS) doivent être déterminées en fonction des dispositions de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité (LFI). En vertu de la LFI, les créances de Sa Majesté, dont la TPS aux termes de la Loi sur la taxe d’accise, seraient donc traitées comme si elles étaient des créances ordinaires. Afin de résoudre ce problème, le ministère du revenu pourrait faire valoir ses droits à titre de « propriétaire » dans le cadre de sa réclamation lors d’une faillite et donc, en ce qui a trait à la TPS du moins, pourrait se prévaloir des dispositions législatives pertinentes en plus d’appliquer les principes de tracing ou de suivi documentaire, suivant la common law, afin de remonter la piste de la TPS payable. Puisque la loi prévoit que cette disposition vise les sommes payables ou qui deviennent payables après la réception de l’avis exigeant le paiement, et qu’elles sont « la propriété de Sa Majesté », la réclamation fondée sur la fiducie présumée ne vaudrait qu’à l’égard des créances visées par l’avis et qui existaient à la date de la faillite. Il subsiste un doute toutefois quant à la possibilité d’appliquer les principes de suivi documentaire à l’égard des créances une fois celles-ci devenues la propriété de Sa Majesté.

D. Certificats émis aux termes des articles 223 de la Loi de l’impôt sur le revenu et 316 de la Loi sur la taxe d’accise

Tel que mentionné précédemment, un certificat ministériel peut être enregistré auprès de la Cour fédérale tant en vertu de la Loi de l’impôt sur le revenu que de la Loi sur la taxe d’accise. Une fois enregistré, le certificat a le même effet que s’il s’agissait d’un « jugement » de cette cour. La Cour fédérale peut alors délivrer un extrait du certificat, lequel peut alors être enregistré de manière à grever les biens du débiteur, y compris ses biens-fonds. Une fois enregistré, une sûreté, un privilège ou une autre charge grève le bien meuble ou le bien-fonds du débiteur, selon le cas. L’extrait ainsi enregistré à l’égard des biens du débiteur peut alors faire l’objet de procédures d’exécution de la même manière que tout autre document attestant d’un jugement.

Dans une situation autre qu’une faillite, un extrait ou un bref émis aux termes de la LIR ou de la Loi sur la taxe d’accise ne constitue pas une créance garantie, et prend rang après toute charge enregistrée antérieurement à celui-ci. Dans le cas d’une faillite, du moins en ce qui concerne un extrait ou un bref émis aux termes de la LIR, les règles changent. S’il y a faillite ou le dépôt d’une proposition en vertu de la Section I, le document est réputé constituer une sûreté aux fins de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité s’il est enregistré avant la plus hâtive des dates suivantes : a) la date du dépôt de la requête; b) la date de la cession des biens du débiteur; c) la date du dépôt d’un avis d’intention de faire une proposition; ou la date du dépôt de la proposition. Malheureusement, cette exception ne s’applique pas aux extraits et aux brefs enregistrés suivant les dispositions de la Loi sur la taxe d’accise.

E. Analyse et conclusion

Bien que le législateur fédéral ait de toute évidence voulu coucher en des termes clairs et sans équivoque, les dispositions visant l’établissement d’une fiducie présumée et la priorité dont jouit Sa Majesté à cet égard, il appert qu’il subsiste encore des incertitudes à ce sujet. La jurisprudence est a constamment maintenu que les tribunaux ne devraient pas interpréter un loi de manière à dépouiller les tiers de leurs droits antérieurs sur des biens, sauf si le législateur a employé des termes clairs et sans équivoque pour manifester son intention de ce faire. Les tribunaux ont ainsi interprété de façon restrictive les lois en cause, rendant souvent inopérantes les dispositions visant la priorité établie dans ces lois ou encore celles en matière de fiducie présumée. Le Parlement se voit donc, encore une fois, contraint de remédier à ces lacunes.

Les auteurs ont indiqué qu’il faudrait procéder à l’adoption d’une solution législative globale afin de résoudre la problématique visant la concurrence des droits de préférence entre les diverses sûretés et garanties consensuelles et non consensuelles. Les lacunes à ce titre sont habituellement de deux ordres : soit que la loi pertinente ne précise pas convenablement les biens assujettis à une sûreté non consensuelle elle, ou encore elle omet de préciser les diverses parties et leur rang respectif.

Il faudra attendre pour savoir si des modifications qui seraient apportées à ces lois finiront par lever l’incertitude qui subsiste à plusieurs égards en ce qui a trait aux droits de préférence afférents aux sûretés et garanties non consensuelles. Il va sans dire que des modifications législatives couchées dans des termes clairs et sans équivoque sont requises, si l’intention du législateur fédéral est bien de conférer une priorité absolue aux droits de Sa Majesté dans ce domaine.

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